Mise à jour le 5 septembre
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Samedi 23 septembre 2017 07:37 (Paris)

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Frankétienne : HAÏTI est une terre indestructible suspendue entre la vie et la mort

Frankétienne est né le 12 avril 1936 au centre d’Haïti, dans l’Artibonite.
Poète, dramaturge, romancier, il a publié plus d’une trentaine de titres, en français et en créole. Enseignant et directeur d’école, il est également comédien, peintre et fondateur - avec Philoctète et Jean-Claude Fignolé - du mouvement Spiraliste. Franck Étienne publie sous le nom Frankétienne depuis la publication de Ultravocal (1972), Franketienne (orthographe haïtienne) depuis Bobomasouri (1984).

Par LEJEUNE Nadia

1) Comment définissez-vous votre art ?

Mon travail s’inscrit dans le champ de la SPIRALE, expression de l’esthétique du chaos et de l’opacité poétique. La SPIRALE tente de reproduire la complexité du réel à travers un parcours labyrinthique. J’ai progressivement abouti à la notion de SCHIZOPHONIE qui traite les mots comme des particules d’énergie sensuelle en perpétuel mouvement à l’intérieur du texte.

2) Ce mélange et cette harmonie entre la langue française et le créole ?

Quant à l’usage simultané du créole et du français, cela relève d’un processus particulier â la fois dans mon vécu quotidien et dans mon parcours littéraire. J’ai vécu dans un milieu exclusivement créolophone dans mon quartier et dans l’environnement familial. Dès l’enfance j’ai appris à m’exprimer en créole dans un quartier populeux et populaire où j’écoutais avec curiosité les résonances musicales du créole. Concernant le français, je l’ai appris à l’école. Dès ma 10ème année je possédais relativement bien le français mais totalement la langue créole qui était pratiquée absolument dans mon quartier et dans l’espace familial. Comme écrivain j’ai d’abord publié des textes français : "Mûr à crever",cinq recueils de poèmes et un livre important actuellement édité à Paris : « Ultra Vocal ». Quand je me suis attelé à la production du roman en créole DÉZAFI qui allait devenir le premier roman créole dans l’espace antillais, j’ai passé un mois sans pouvoir aller au-delà d’un paragraphe. Totalement paralysé, je ne pouvais pas écrire une ligne. J’ai souffert. J’ai pleuré. J’ai hurlé... Et puis un dimanche de l’année 1975, du haut de mon immeuble de l’école privée que je dirigeais dans le quartier populaire du Bel Air pendant plus de trente ans, je regardais un incendie monstrueux dévorer un bidonville situé à quelques 300 mètres de là... Et alors en pleine crise d’écriture créole, je ne sais pas ce qui s’est produit, j’ai été pris d’une fièvre mystérieuse, je suis rentré dans ma chambre, j’ai tiré de mon armoire deux manuscrits en français achevés : "VISA pour la lumière"qui totalisait 350 à 400 pages et "Trajectoire" que j’allais publier dans les prochains jours, j’y ai versé du kérosène et j’ai tout brûlé.

3) Mais pourquoi ????

Je suis comme cela. Drôle. Étrange et imprévisible. J’ai des réactions viscérales, d’ordre émotif au bord de la folie vertigineuse. Je ne peux demander à personne de faire ce que j’ai fait. Ça a été une folie, mais une folie libératrice contre un ensemble de complexes aliénants. Je ne pouvais pas produire un paragraphe dans ma langue et j’avais déjà subi tout le poids de l’aliénation des écoles occidentales. En effet, j’ai été formé au Petit Séminaire, un établissement scolaire dirigé par les Spiritains et par les Jésuites. Je savais très bien qui était Molière, qui était Racine. J’ai été un bon étudiant. Après l’autodafé de ces quelques 800 pages, j’ai senti une sorte d’affranchissement dans les profondeurs de mon être.... J’ai repris l’écriture de DÉZAFI. Ce titre veut dire défi, mais il concerne le tournoi de coqs chez nous dans certaines provinces. Symboliquement, c’est le combat pour la vie. DEZAFI est le défi de la vie, d’Haïti et de la langue créole. J’ai commencé le livre d’une manière miraculeuse, un livre de 300 pages, que j’ai terminé en 6 semaines. DÉZAFI était alors né. En matière de pratique linguistique, je suis contre le conflit entre le français et le créole. Actuellement, je crois qu’Haïti, malgré tous ses problèmes, en a résolu certains : il n’y a pas de préjugés, de conflits latents, de terrorisme linguistique. J’utilise l’une ou l’autre de ces deux langues selon le climat, l’atmosphère, le thème que je vais traiter. Et parfois même il m’arrive d’utiliser le créole et le français dans le même ouvrage. Je crois que le français a encore un rôle à jouer en Haïti au niveau de l’ouverture sur l’extérieur, au niveau de ce que j’appelle l’initiation à certains concepts, à certaines notions, à certaines questions d’ordre technologique. Le créole quant à lui c’est la langue incontournable, utilisée par la totalité de la population haïtienne.

4) Vous êtes en ce moment en train de réaliser une grande fresque de 20 tableaux pour rendre hommage aux héros de l’Indépendance de 1804.De ce fait quel sentiment avez-vous sur le plan politique depuis 1804 à nos jours ?

R. Un sentiment de douleur profonde, face à la répétition des échecs. Haïti est une société de ratages.

5) Serait-ce la faute des élus ou du peuple haïtien qui a suivi les politiques ?

A la limite, nous sommes responsables d’avoir tout raté ... S’il s’agit de cibler une catégorie sociale responsable de cette logique du désastre, les responsabilités essentielles reviennent aux élites haïtiennes. Ces élites n’ont pas eu la lucidité ni la vision politique pour concevoir un projet de fondation nationale.

6) Pourtant Toussaint Louverture avait posé les premières pierres, et commencer à concevoir une nouvelle nation ?

Toussaint Louverture, c’est l’homme génial mais c’est un Personnage Shakespearien. Il a été trahi par tout le monde, personne ne l’a compris.... Toussaint avait conçu un projet d’autonomie qui progressivement peut-être aurait donné autre chose. Mais les colons, pour protéger leurs intérêts, ont constitué un lobby puissant auprès de Napoléon Bonaparte qui n’a pas compris qu’il aurait dû marcher dans le projet louverturien et ainsi permettre à la France de conserver son Empire. Toussaint Louverture savait qu’il ne fallait pas brûler les étapes, qu’il faudrait beaucoup de temps au peuple haïtien pour instaurer une véritable République de citoyens conscients et responsables. Les colons voulaient tout le pouvoir et Napoléon décida de restaurer l’esclavage. Certes, l’esclavage a été restauré en Guadeloupe, en Martinique, mais pas en Haïti. Toussaint, lâché par les siens qui voulaient l’indépendance et non l’autonomie sera arrêté, puis mourra au Fort de Joux. Automatiquement ce malheur allait entraîner aussi la décadence de l’empire français, Napoléon sera obligé de vendre la Louisiane aux Etats-Unis. Toussaint voulait proposer à la France une sorte de Commonwealth avant l’heure mais la France ne l’a pas compris. Comme la voie louverturienne avait échoué, il ne restait que la voie dessalinienne, la voie de la violence, la voie des armes, la voie de la destruction massive, la politique de la terre brûlée, qui a réussi sur le plan militaire, mais a laissé des séquelles sur le plan intérieur : un pays ruiné par le blocus et le cordon sanitaire des puissances esclavagistes qui considéraient Haïti comme un danger, une menace, un défi et une anomalie... Haïti entra dans le cycle maléfique de la douleur, de la pénurie totale. Ensuite viendra ce que j’appelle la politique de la courte vue de la bourgeoisie haïtienne. Une succession de ratages qui nous ont empêché de rentrer dans la modernité industrielle du 19ème siècle. Au début du 20ème siècle, nous avons aussi raté la modernité. Et maintenant, j’ai peur que nous ne rations la révolution informatique. C’est une société de ratages que je décris dans une pièce inédite : « Minuit moins cinq » : nous sommes bloqués à minuit moins cinq, nous n’arrivons pas à traverser minuit. Pour voir le jour se lever, il faut traverser les ténèbres de la nuit ; mais nous sommes restés à mi-chemin du voyage. Et même sur le plan des structures politiques, nous avons toujours nos dictatures cycliques qui reviennent chaque dix ou quinze ans : c’est le répétitif... Nous attendons un je ne sais quoi et tournons sur nous-mêmes... Mais avec ses capacités créatives, toute la grande richesse haïtienne est chez nos artistes, nos peintres, nos musiciens, nos écrivains ... Il existe chez ces gens, contrairement aux politiques, un imaginaire fécond qui donne lieu à une production fabuleuse et merveilleuse.

7) Haïti, a-t-elle été punie par l’Occident ?

La Martinique et la Guadeloupe sont des communautés prises en charge par l’ancienne Métropole. Nous avons été quelque part punis. Nous avons été enfermés dans un réduit ténébreux sans ouverture vers l’extérieur, exploités sans contre-partie ((hôpitaux, écoles, ...) pendant l’époque coloniale. Et après 1804,nous avons été marginalisés. Pendant deux siècles, la seule machine ayant fonctionné, dans l’espace populaire haïtien, c’est la machine de l’imaginaire...

8) Vous avez été bercé par le vaudou, la cérémonie du Bois Caïman était-elle indispensable et que concrétise-t-elle ?

J’ai une double approche de la cérémonie du Bois Caïman qui a eu lieu en août 91. Cela a été d’abord une cérémonie religieuse puis un moment de sensibilité, de rapprochement idéologique et d’affectivité entre les participants. Cette cérémonie a posé les bases de la lutte pour la liberté avec le fameux serment pour ne plus subir le joug de l’esclavage et la promesse d’aller jusqu’au bout du sacrifice de la vie. La formule de nos ancêtres était « VIVRE LIBRE OU MOURIR », alors que les générations actuelles utilisent le « VAUT MIEUX ÊTRE LÀ ET LAIDS QUE DE MOURIR ». Cela nous permet de constater les dégâts au niveau de la dégénérescence séculaire qui a laminé la société haïtienne. Notre génération a choisi la débilité alors que nos ancêtres avaient choisi la fierté d’être debout pour lutter contre l’inacceptable. La crise haïtienne est une crise politique, financière, économique, identitaire et culturelle.

9) Que pensez-vous d’Haïti qui possède un grand nombre d’intellectuels mais aussi un grand nombre d’analphabètes, ceci n’est-il pas un paradoxe ?

Haïti est une terre de paradoxe. Quelle que soit la société, les vœux ne suffisent pas pour résoudre les problèmes. La démarche fondamentale serait de mettre en marche une machine pour la reconstruction, pour structurer le pays. Et cela devrait commencer par une énorme campagne de motivation, de dynamisation spirituelle et culturelle... Nous avons une pépinière d’intellectuels grâce auxquels nous pourrions reconstruire Haïti.

10) Haïti a donné une leçon de liberté et ceci a été un pas considérable. A l’heure d’aujourd’hui, que reste-t-il de cette leçon ?

Haïti a porté le rêve républicain jusqu’au bout, contrairement à la France. Car la liberté, la fraternité et l’égalité, sont incompatibles avec la servitude et l’exploitation esclavagiste. C’est Haïti qui a porté le drapeau de la Grande et Totale Libération Humaine. C’est Haïti qui s’est mise debout pour la première fois. Mais malheureusement il y a eu un appauvrissement à cause du blocus, l’étranglement du jeune Etat par les grandes puissances de l’époque, sans occulter les irresponsabilités des élites haïtiennes. Moi, je demeure un optimiste désespéré. Quand on a le dos au mur, on se sent obligé d’être un rebelle et un combattant. HAÏTI est une terre indestructible suspendue entre la vie et la mort.

11) Êtes-vous réellement un créateur subversif ou tout simplement un homme rebelle ? Est-ce pour cela que vous avez écrit FOUKIFOURA ?

Foukifoura est l’illustration de cette folie rebelle et irrécupérable. J’ai grandi dans une forme de rébellion, déjà contre moi-même ... J’ai grandi avec ce sentiment de ne jamais accepter l’inacceptable. Je récuse la pitié et c’est pour cela que je choque parfois les gens avec mes paroles. J’ai pris position tout jeune contre la dictature Duvaliériste. J’ai eu un parcours de résistant et de dissident irrécupérable... Parce que je ne me laisse pas récupérer par l’argent ni par le pouvoir. Je me suis méfié de la perfidie du pouvoir d’essayer de récupérer les intellectuels. Responsable en 1988 du Ministère de la Culture. J’ai pu constater l’incompatibilité d’une fonction de haut niveau avec la créativité d’un artiste. Pour créer comme peintre ou écrivain, il faut d’abord accepter sa solitude et ne pas céder aux chants des sirènes. J’ai un engagement vis-à-vis de mes rêves personnels. Et cela me permet d’être ce que je suis.... Oui, jusqu’au bout je suis un rebelle....





http://www.franketienne.com/

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